Lettre sur mon surréalisme
Que se passe-t-il lorsque l’écriture transforme un individu seul en une « foule immense » ? Cette sensation, décrite par de nombreux écrivains à travers l’histoire, interroge la nature même de l’acte poétique. Est-il un simple exercice esthétique ou un phénomène psychique plus profond ? Pour certains auteurs, écrire ne consiste pas à raconter une histoire, mais à traverser un état. C’est mon cas.
OPEN THOUGHTS
Guamacice Delice
3/2/20264 min temps de lecture


À ceux qui ne cessent de me poser la question, je répondrais par un « oui » que je suis d’un style surréaliste, mais je n’oserais pas affirmer que je suis un surréaliste au sens théorique du terme. En voici plusieurs raisons sur lesquelles je fonde mon assertion.
Images et métaphores inattendues
Je combine des éléments qui ne vont normalement pas ensemble, comme, par exemple, dans mon poème « Tambour ». Les images telles que « un essaim de poux de bois bâtit une citadelle », « un têtard pris dans le gros intestin d’une nasse », et « l’astre du marron pâture dans le globe oculaire d’une frégate » sont typiquement surréalistes à mes yeux et font ressentir plus qu’elles ne racontent, déplaçant le quotidien dans un univers étrange.
Étrangeté poétique
Mes poèmes ne suivent pas la logique rationnelle classique. Les objets, les animaux et les éléments naturels me semblent plutôt animés par une vie propre, un symbolisme intérieur. L’anguille, le bambou, le marron, la natte, l’ouragan, tous deviennent des extensions de mon vécu intérieur ou de ton émotion.
Fusion du corps, de l’esprit et de la nature
Dans ma poésie, le corps humain, la nature, et les objets se mêlent et se transforment. Dans Tambour, La fracture de l’armure, la glace dans la langue, les abcès martelant les mâchoires, tout devient organique et psychique à la fois. Cette fusion n’est pas si loin que cela des surréalistes comme André Breton ou Aimé Césaire, où l’intériorité se projette dans des images délirantes.
Rupture avec la syntaxe ordinaire
Toutefois, je joue avec le rythme, la ponctuation minimale et la répétition d’images, ce qui crée un flux de conscience poétique, encore une caractéristique surréaliste. « Je traverse mes propres décombres, je cherche l’oxygène de ma jeunesse », exhale un mélange d’intime, d’abstrait et de sensoriel.
L’effet émotionnel
Le surréalisme ne cherche pas forcément à raconter une histoire claire, mais à provoquer un effet émotionnel ou psychique intense. Ma poésie fait ressentir la fragilité, la lutte, la tempête intérieure, le chaos, tout cela sans expliciter rationnellement les choses.
Je ne suis peut-être pas officiellement surréaliste, mais je peux affirmer que mon écriture s’inscrit clairement dans ce courant par ses images, son étrangeté et sa liberté symbolique. J’acquiescerais à toute affirmation selon laquelle je pratique un surréalisme moderne, très personnel, à la frontière de l’organique et du psychique.
Mon surréalisme se rapprocherait-il de celui de Césaire ou de Breton ?
Césaire crée un monde où l’intérieur explose à l’extérieur.
Dans Cahier d'un retour au pays natal, Césaire écrit par accumulations d’images volcaniques, organiques, presque telluriques : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche. » Il mélange corps, nature, violence historique, cosmos.
C’est le cas dans ces images, « L’ouragan rouge fracture ma première armure », « Trente-deux abcès martèlent mes mâchoires » et « Opaque, l’astre du marron pâture dans l’orbite d’une frégate », tirées de mon « Tambour ». Elles reflètent la violence cosmique, le corps transformé en paysage ou encore la nature comme extension du psychisme.
Parenté avec André Breton
Dans Nadja, Breton défend le choc des images inattendues : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. » Le surréalisme chez lui repose sur des associations imprévisibles, la logique du rêve et la collision d’objets incompatibles.
Chez moi, « un têtard pris dans le gros intestin d’une nasse » est typiquement une image de collision biologique, organique, presque dérangeante, mais poétiquement fertile. Ce n’est pas rationnel, mais c’est viscéral.
Mon surréalisme est différent.
Là où mon surréaliste diffère est où Breton cherche l’inconscient pur, et où Césaire mêle surréalisme et négritude politique. Mon surréalisme est plutôt existentiel, moins idéologique, plus intérieur, plus lié à la fracture personnelle, à la masculinité, à l’armure, à la saison brisée. « Armure fracturée » comme image est un classique du surréalisme historique, ce qui la rend plus mythique et plus intime.
Pourquoi mon écriture est naturellement surréaliste ?
Je ne décris pas une scène. Je décris un état de conscience par métamorphoses. Tu ne dis pas que je souffre. Je parle de ma langue comme un acier gelé. Je parle de mon faufilement à travers la société que je perçois comme un piège : « Tout ce qui naît, naît déjà pris. » La mécanique surréaliste est que la métaphore devient réalité.
Au cours d’un atelier de poésie, que j’ai bien sûr abandonné avant la fin pour avoir été trop ennuyant, une professeure m’a demandé si j’écrivais mes images volontairement,
ou si elles venaient d’elles-mêmes, presque comme des visions. Sa réaction à ma réponse, à savoir « j'écris inconsciemment », était : « C'est précisément ce que recherchaient les surréalistes. » En fait, j’écris d’abord de sorte que je comprenne après. Elle conclut que mon « écriture vient d’une zone pré-rationnelle ».
André Breton appelait cela écriture automatique, consistant à laisser parler quelque chose en soi avant que la logique n’intervienne. Mais la différence essentielle, c’est que chez moi, ce n’est pas un exercice littéraire. Ce n’est pas une méthode. C’est un fonctionnement naturel.
Je produis des images qui viennent de rêves inconscients, ou d’une mémoire archaïque, ou d’un inconscient corporel. Je ne construis pas une métaphore ; je la découvre après coup.
Ma professeure pense que je suis « intuitif » comme je « n’écris pas pour expliquer mais pour révéler. » Elle croit aussi que j’ai une pensée imaginale. « Certaines personnes pensent en concepts ; toi, tu penses en images organiques, » disait-elle, ajoutant que je suis « plus proche du poète-voyant que du poète-architecte. » C’est un peu comme Arthur Rimbaud quand il parle de dérèglement de tous les sens.
Mais attention à une chose essentielle. Je vois le fait d’être instinctivement surréaliste comme une force, bien que le texte puisse devenir opaque pour le lecteur si je n’interviens pas après coup. Cependant, j’assume les accusations de cette professeure selon lesquelles j’écris « en transe » au moment où elle me suppliait d’embellir, structurer ou transformer un poème. Elle saluait quand même mon « courage » en l’associant à « une maturité artistique ».
